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Le concept « d’Efficastration » : ou quand la culture du résultat nuit à la production de sens

13 oct Le concept « d’Efficastration » : ou quand la culture du résultat nuit à la production de sens

Introduit par le psychiatre et consultant en psychologie du travail, Laurent Chaine, le terme « Efficastration » est un néologisme formé de la contraction entre les notions « d’Efficacité » et de « Castration symbolique ». Si la compréhension du préfixe va de soi, celle du suffixe nécessite en revanche quelques explications.

Le concept de castration symbolique en psychanalyse :

Pour le décrire simplement, le concept de castration – tel que défini par Freud – désigne le fait, pour un individu, d’avoir à réprimer ses pulsions en raison des attentes et des interdits imposées par son environnement social (en particulier par la figure du père). Dit autrement, l’individu consent ici à renoncer à la satisfaction de ses désirs, en échange de son acceptation dans le groupe et de la reconnaissance de ses pairs.

Plus tard, le psychanalyste Jacques Lacan reprendra ce concept en soulignant le rôle prépondérant de la culture, et en particulier celui du langage, dans le processus de castration freudien. Selon lui, le langage façonne les contours de la culture dans laquelle il s’insère. De ce fait, il traduit implicitement les attentes et les interdits culturels d’un groupe. Dès lors, si un individu veut appartenir à ce groupe, il devra se conformer aux attentes, et réprimer ses désirs, jusqu’à supprimer leur dénomination de son répertoire langagier : il s’agit alors d’une castration symbolique.

Cette brève mise au point théorique permet à ce stade de comprendre comment le langage peut influencer les modes de penser et d’agir des individus et des groupes. A partir de là, on peut aisément déduire que l’efficastration désigne finalement le processus d’assujettissement d’un individu à la culture du résultat et de la performance, par l’introduction d’éléments de langage liés à l’efficacité.

L’efficastration ou la comédie tragique du Loup de Wall Street

L’histoire du film Le Loup de Wall Street est très éclairante au sujet de l’efficastration. Elle permet en effet d’en percevoir facilement les rouages et les conséquences. Au début du film, Jordan Belfort (alias Leonardo DiCaprio) n’est encore qu’un candide stagiaire au sein d’un cabinet de courtage. Il rencontre alors son mentor qui lui expose sa vision du métier :

« Ta seule obsession doit être le beurre dans les épinards, chaque jour […]. Le but du jeu : prendre l’argent dans la poche de tes clients, pour le mettre dans la tienne. […]. Règle n°1 à Wall Street : Il n’y a personne qui sait […] si une action va descendre ou monter […] et les courtiers encore moins que les autres. Tu sais ce que c’est la finance ? C’est du vent, du bluff, c’est de la poudre aux yeux, ça n’existe pas […] : il n’y a rien de réel, tu piges ? »

Et d’ajouter, « Tu vis avec des chiffres toute la journée, des chiffres décimaux, des hautes fréquences […]. Ça te détruit les neurones […]. Tu vois ? Ça rend les gens barjot ce truc… ».

Ces quelques phrases pourraient résumer à elles seules le concept d’efficastration. En effet, elles montrent comment la culture du résultat (ici, le résultat financier) dicte un certain nombre de règles, d’attentes et d’interdits ; comment elle travestit l’expérience du réel, agit sur les modes de penser, et régule les pulsions vers la satisfaction d’un objectif chiffré (ici, le bénéfice personnel, au détriment de ses propres émotions, de l’empathie et de l’éthique). Tout ce qui se situe en dehors de cette perspective cesse immédiatement d’exister. Enfin, la dernière phrase met l’accent sur les troubles psychosociaux engendrés par ce processus.

La suite du film relate finalement les conséquences implacables de l’efficastration sur la santé psychologique, et a fortiori physique, du jeune courtier (dérives éthiques, consommation de stupéfiants, émoussement affectif, perte de sens…) qui finiront par causer sa chute.

Conclusion : un nouvel angle de réflexion pour la QVT

Si l’histoire du film peut paraitre caricaturale, les exemples de parcours similaire dans la vie des entreprises sont aujourd’hui nombreux. Loin de se limiter à la dimension financière, l’efficastration englobe en réalité toutes les transformations langagières induisant une reconnaissance de l’individu par la mesure de ses performances.

En posant le primat de la performance sur la reconnaissance, l’efficastration enferme l’individu dans un paradoxe entre l’impératif de résultats, et l’inconditionnel besoin d’y accorder un sens pour lui-même.